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30/09/2017

AskMeAnything with MyNewsCenterNavigator>Canada : le libéralisme, allié de l'emploi>La recette finlandaise contre le chômage,le vrai secret de la réussite des Finlandais réside dans la priorité donnée depuis toujours à l'éducation et à la formation,

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Victor Hugo 
ArtisteécrivainPoèteRomancier (1802 - 1885)

A la recherche d'un nouveau modèle social : les exemples étrangers

Source Les Echos 24 06 2005

Canada : le libéralisme, allié de l'emploi [ 24/06/05  - 14H47 ]

Au Canada, le chômage est tombé à son plus bas niveau depuis trente ans. Surtout, les chômeurs y restent en moyenne seulement quatre mois sans travail, la plus faible durée relevée dans l'OCDE. Un succès qui tient au tonus de l'économie, mais aussi à un système éducatif performant et à un marché du travail extrêmement flexible. Enquête sur un pays où les employeurs n'hésitent pas à embaucher.

DENIS COSNARD NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL À MONTRÉAL ET À TORONTO.

Ce matin-là, lorsque l'on ouvre la porte, Olivier est en train d'enfoncer une pelle à tarte au coeur d'une salade flétrie. « Je recrée le bruit du couteau qui se plante dans le dos d'un ennemi pour la nouvelle version de notre jeu «Far Cry» », explique le jeune homme. Puis il revient devant le micro écraser une orange entre ses doigts, « pour le sang qui coule »...
Il y a encore huit ans, ce vieil immeuble industriel de Montréal était occupé par des fabricants de vêtements. A présent, les concepteurs de jeux vidéo et les informaticiens d'Ubisoft l'ont presque entièrement colonisé. L'un travaille sur la texture d'un visage. L'autre imagine un scénario. Au total, ils sont déjà 1.100 sur place. Et ce n'est qu'un début : la société française vient d'annoncer la création de 1.000 nouveaux postes au Québec d'ici à cinq ans.
« On a hésité avec Vancouver, Orlando et Shanghai », raconte Martin Carrier, vice-président d'Ubisoft Canada. La France, elle, n'était même pas en lice, à cause du poids des charges sociales. « Montréal l'a emporté grâce à deux atouts : un crédit d'impôt représentant 37,5 % des salaires, et un appui clef en matière d'éducation. » Depuis le début du mois, Ubisoft et le gouvernement cofinancent ainsi une formation d'un an à la création de jeux vidéo. « Comme ça, on sait qu'on trouvera des gens à embaucher, alors qu'aujourd'hui, on a du mal... »
 

Pénurie de main-d'oeuvre

Au Canada, quand on parle d'emploi, nombre d'entreprises s'inquiètent surtout... de la pénurie à laquelle elles sont confrontées pour certains postes. Le chômage, lui, n'est pas considéré comme un problème national. La semaine dernière, le Congrès du travail du Canada, la principale centrale syndicale du pays, se réunissait à Montréal. Dans son discours, son président n'a même pas prononcé le mot chômage. Symptomatique. Le chômage, pourtant, existe. En particulier dans certaines provinces maritimes historiquement dépendantes de la pêche, comme Terre-Neuve. Mais le taux national, 6,8 % en mai, est à son point le plus bas depuis trente ans. Les Etats les plus dynamiques, comme l'Alberta ou le Saskatchewan, sont proches du plein-emploi. Et globalement, près de 68 % de la population active travaille, du jamais-vu depuis des décennies.
Plus frappant encore : les chômeurs canadiens restent en moyenne seulement quatre mois sans travail, la plus faible durée au sein de l'OCDE, contre seize mois et demi en France, selon les pointages de l'organisation internationale. Ce qui change tout. Au lieu d'être vécu comme un drame, le chômage est davantage perçu comme un sas entre deux postes, dans une société à forte mobilité. Même si le pays a aussi ses chômeurs de longue durée, et ses problèmes de pauvreté dans les grandes villes, l'exclusion n'est pas la même.
Comment s'expliquent ces performances ? Evidemment par le tonus de l'économie, elle-même tirée par la locomotive américaine. Malgré la hausse de la monnaie, le pays profite à plein des réformes structurelles initiées dans les années 1990, lorsqu'il a mis de l'ordre dans ses finances publiques. Le budget national est excédentaire depuis huit ans, la dette publique fond doucement, ce qui donne des marges de manoeuvre pour subventionner les industries créatrices d'emplois ou réduire les impôts. Et les Etats suivent l'exemple fédéral : ces dernières années, presque toutes les provinces ont baissé les impôts. « On a aussi levé les barrières qui bloquaient les investissements étrangers, souligne Terry Donnelly, du cabinet de recrutement Mandrake, à Toronto. Des milliers d'emplois ont été créés grâce à tout cela par Nokia, IBM, Ford, Honda, etc. Ou encore dans les centres d'appels qu'ont installés les entreprises américaines au Nouveau-Brunswig. Là, un employé revient 50 % à 60 % moins cher que de l'autre côté de la frontière. » Des milliers de Canadiens ont aussi monté leur propre entreprise.
Deuxième grand facteur favorable à l'emploi : un système éducatif « qui assure globalement une excellente formation », selon le dernier bilan dressé par l'OCDE.
Mais un tel succès est aussi celui du libéralisme appliqué au marché de l'emploi de façon à peine moins radicale qu'aux Etats-Unis. Le salaire minimum ? Il est assez faible, autour de 6 à 8 dollars (4 à 5,5 euros) par heure selon les provinces. Les vacances ? Le minimum légal n'est que de trois semaines par an, et encore, pour les salariés présents dans l'entreprise depuis au moins cinq ans. Les charges sociales ? Là aussi, elles se révèlent bien inférieures à la moyenne des pays industrialisés.
 

Licenciements express

Quant aux licenciements, « ici, cela ne coûte pas cher et peut se faire très vite, dès que l'activité se replie un peu, résume Emmanuel Marcilhacy, responsable des ressources humaines chez Cyr, un courtier en assurances. Vous pouvez licencier sans justification la première année. Ensuite, il faut une raison valable, mais c'est très large : suppression de poste, non atteinte des objectifs... » Pour un salarié ayant vingt-cinq ans d'ancienneté, l'indemnité légale se limite à huit semaines de salaire.
Dans la même logique, les indemnités versées aux chômeurs sont assez chiches (55 % du dernier salaire), limitées à 45 semaines dans le meilleur des cas, et distribuées très sélectivement. « En 1993, quand le parti libéral est arrivé aux manettes, près de 75 % des chômeurs pouvaient être indemnisés, rapporte Jean Wolff, du Congrès du travail du Canada. Aujourd'hui, le gouvernement a posé des conditions si restrictives que ce n'est plus le cas que pour 38 %. Le résultat, c'est que la caisse d'assurance-emploi a accumulé un excédent de 47 milliards de dollars ! Il est temps de remonter le taux d'admission. »
Le Canada a aussi sabré dans ses dépenses de « bien-être social », l'équivalent du RMI, dont dépendent 1,7 million de personnes. La majorité des prestations versées dans ce cadre sont à leur plus bas niveau depuis les années 1980. Et, là encore, le pays est devenu très strict. Comme le constate Nicolas Tsirmbas, un chauffeur d'origine grecque : « Il y a encore sept ou huit ans, il n'y avait pas de photo sur les cartes professionnelles des taxis, et on pouvait travailler en touchant les aides. Maintenant, plus possible de tricher... »
Le libéralisme a également porté des coups aux syndicats. La loi anti-briseurs de grève, qui interdisait aux entreprises de faire appel à des intérimaires en période de conflit, a ainsi été supprimée en Ontario. « Les syndicats ont perdu une partie de leur pouvoir de négociation, confirme Douglas Hyatt, spécialiste du sujet à l'université de Toronto. Ils restent très implantés dans le secteur public, mais le nombre de grèves a diminué, leur durée aussi. Et l'écart de salaire entre les entreprises où il y a un syndicat et les autres a été divisé par deux. » Malgré des conflits parfois durs, « il y a un accord avec les syndicats sur le fait qu'il faut que les entreprises aillent bien », complète l'avocat Kevin Johnson, expert en affaires sociales chez Lette Whittaker. « Et une fois signée une convention collective, il n'y a ni grève ni lock-out possible pendant sa durée, trois ans en général », indique Alain Précourt, DRH chez Alcan, le repreneur de Pechiney.
 

La fin de la retraite obligatoire

Le résultat de tout cela ? Du mécontentement, bien sûr, du côté des syndicats et des laissés-pour-compte du système. « Mais ici, les employeurs hésitent moins à embaucher que dans l'Hexagone », note François Boscher, un avocat français qui vit à Montréal. Dans de nombreux secteurs comme l'aéronautique, la santé ou la finance, c'est même la pénurie. Pour y parer, et renouveler sa population, le Canada cherche à développer l'immigration. Il favorise aussi le travail des seniors, déjà plus fréquent qu'en France. Tout récemment, l'Ontario a par exemple décidé de supprimer la retraite obligatoire à 65 ans, rejoignant ainsi le Québec, l'Alberta et le Manitoba. Quant aux entreprises, elles multiplient les efforts pour fidéliser le personnel. En remontant parfois les salaires. Mais aussi en proposant des formations. Ou encore, comme Ubisoft, en mettant à la disposition des salariés un baby-foot, une superbe salle de gym et, le mercredi, des corbeilles de pommes. Tout est bon à prendre pour attirer les jeunes...

La Finlande :

Moins connu que la «flexicurité» à la danoise, le système finlandais de lutte contre le chômage s'est révélé étonnamment efficace au cours des dernières années. Une recette qui passe par un «policy-mix réaliste», un soutien actif aux entreprises, un pari sur la formation et la recherche ainsi que par la conviction qu'il faut faire de la politique de l'emploi un élément d'une politique de développement régional.
 

La recette finlandaise contre le chômage 

MARTINE ROYO NOTRE ENVOYÉE SPÉCIALE À HELSINKI.

Idée géniale pour les uns, véritable « foutoir » pour le ministère du Travail, qui accuse les différentes administrations de se tirer dans les pattes, les centres régionaux de développement de l'économie et de l'emploi créés par le gouvernement finlandais il y a sept ans pour résoudre le problème du chômage à travers l'aide aux entreprises ne font pas l'unanimité. Mais il est vrai que les Finlandais adorent s'adonner à l'autocritique. En tout cas, les observateurs étrangers regardent l'expérience avec le sentiment que la Finlande a peut-être trouvé la clef qui permet de recréer de l'emploi dans nos économies européennes malades du chômage.
Au pays des rennes, on dénombre une quinzaine de structures de ce genre qui ont la haute main sur les agences locales de l'emploi, l'aide aux PME et la distribution des fonds européens. Un peu comme si, en France, on fusionnait au niveau régional les services de l'Agence nationale pour l'emploi (ANPE) et les Assedic avec certains services du ministère de l'Industrie et de celui de l'Agriculture afin de les faire oeuvrer ensemble au développement des entreprises et à la création d'emplois.
Ces centres font aussi de la prospective régionale et de l'aide à l'innovation. Si une entreprise est en difficulté, l'équipe réalise d'abord un diagnostic ; ensuite, elle peut lui proposer de réorienter son activité, et l'aider à renouveler ses équipements et à trouver le personnel adéquat, qu'elle se chargera de former. Tout est parti de l'expérience Nokia. Ce conglomérat, né en 1865 dans l'industrie du papier, qui s'était diversifié au fil des ans dans la fabrication de pneus, câbles, machines, etc., s'est lancé dans les télécommunications au tournant des années 1990 pour devenir bientôt leader dans la téléphonie mobile. Ce virage s'est accompagné d'un remarquable effort public de formation : dans les années qui ont suivi, universités et grandes écoles ont amené sur le marché du travail une kyrielle d'ingénieurs en télécoms.
Aux yeux d'un Finlandais, il n'y a pas de résorption du chômage sans développement de l'économie. C'est pourquoi les partenaires sociaux se sont accordés pour soutenir une idée : régionaliser les services de l'emploi en les rapprochant des responsables de l'aide aux entreprises, afin de faire de la politique de l'emploi un élément d'une politique de développement régional. Les résultats sont palpables : depuis la récession de 1993, au cours de laquelle le taux de chômage a grimpé à plus de 16 %, le pourcentage des sans-emploi a diminué de près de moitié, tombant à 8,6 %. « Nous avons remplacé le textile par l'électronique, nous avons favorisé les mutations industrielles qui sont à l'origine de la baisse du chômage », souligne Simo Pinomaa, économiste en chef à la Confédération des industries finlandaises (EK), le patronat local. Une démarche appuyée aussi bien par les entreprises que par les syndicats de tous bords.
 

Priorité à l'éducation

« Nous avons joué un rôle constructif dans la mise en place de ce système », affirme Matti Viialainen, responsable des analyses économiques au SAK, syndicat lié au parti social-démocrate. « Ce qui ne nous empêche pas de faire grève de temps à autre », ironise-t-il, soulignant ainsi qu'il s'agit d'une alliance de circonstance. De fait, les Finlandais sont de fortes têtes qui n'hésitent pas plus que les Français à cesser le travail lorsqu'ils estiment que quelque chose ne va pas. Eurostat, l'agence de statistiques de la Commission européenne, dénombre 124 jours de travail perdus pour 1.000 travailleurs en 2000 dans le pays. A comparer aux 120 jours de la France. En revanche, les centrales finlandaises font peu confiance à l'idéologie. Elles gèrent les caisses d'assurance chômage financées par les cotisations des salariés (1,25 % du salaire). Elles sont riches, investissent en Bourse et ne considèrent pas les entreprises comme l'ennemi des travailleurs.
Mais le vrai secret de la réussite des Finlandais réside dans la priorité donnée depuis toujours à l'éducation et à la formation. D'abord par l'Etat, ensuite par les entreprises, qui y consacrent 4 % de leur masse salariale. Résultat : la Finlande dépose deux fois plus de brevets que la France par million d'habitants (voir graphique). Il est vrai qu'à travers les siècles éduquer les citoyens a été un moyen de résister à l'influence suédoise d'abord, russe ensuite. Ces dernières années, ce consensus a permis d'adapter le pays à la mondialisation avec un succès rarement égalé. Car il a réagi plus vite que les autres à la menace d'une délocalisation de ses industries de main-d'oeuvre à faible valeur ajoutée vers des zones à bas salaires et s'est concentré sur les activités de matière grise, à forte valeur ajoutée, en améliorant les compétences de ses habitants. Résultat : il a non seulement réduit son chômage, y compris ces deux dernières années où ses voisins scandinaves ont fait du surplace, mais il a augmenté le taux d'emploi de sa population active, qui est passé de 61 % en 1993 à 69 % l'an dernier (62,8 % en France).
Avec modestie, Matti Viialainen estime que la réussite actuelle de la Finlande dans la lutte contre le chômage résulte avant tout d'un « policy-mix » dont l'objectif premier était de réduire les déficits publics et de stimuler la croissance. « Après l'effondrement de l'Union soviétique, qui était un de nos gros clients, nous avons perdu 13 points de PIB et nous avons connu une grave crise bancaire ainsi qu'une récession, rappelle-t-il. L'Etat a réagi en baissant les impôts pour relancer la croissance, tout en imposant une politique salariale sage ; en huit ans, nous avons rétabli nos finances publiques et créé 310.000 emplois. »
Quid du dispositif de retour à l'emploi dans tout cela ? « Il est efficace, mais sa part dans le résultat final n'excède pas 15 % à 20 %. » Les centres régionaux pour le développement et l'emploi, qui fonctionnent mieux dans le nord du pays qu'à Helsinki, réussissent à passer des accords écrits avec les entreprises et à régler les problèmes de reconversion au cas par cas. « Si un groupe a besoin d'un programme de formation ou de développer son secteur export, il se moque bien de savoir quelle administration lui répond, pourvu qu'on lui réponde », remarque Markku Wallin, secrétaire d'Etat et numéro deux du ministère du Travail. Car trois ministères sont partie prenante de ces centres régionaux : le Travail, l'Industrie et l'Agriculture. Centres qui chapeautent les agences locales de l'emploi, auxquelles ils peuvent donner pour instruction de former par exemple des techniciens de maintenance informatique plutôt que des programmeurs. L'administration finlandaise travaille désormais en réseau, même si Markku Wallin peste contre les bureaucrates qui se mettent des bâtons dans les roues d'un ministère à l'autre, et tentent de tirer la couverture à eux. « C'est un foutoir ! L'idée est bonne, mais les hommes ne sont pas capables de la mettre en application », fulmine-t-il.
 

Recherche d'emploi obligatoire

Les agences locales pour l'emploi ont, elles aussi, beaucoup développé leurs contacts avec les entreprises. « Elles se conçoivent comme un service aux entreprises et un service aux chômeurs », souligne Markku Wallin. Quand une région décide d'une nouvelle stratégie de développement, le chef de l'agence est impliqué, tout comme la municipalité et les patrons. Du coup, il connaît mieux les futurs besoins locaux en main-d'oeuvre et en tient compte dans la formation des chômeurs.
L'agence pour l'emploi de Vantaa, dans les faubourgs d'Helsinki, a été entièrement relookée. Moderne, accueillante, elle est équipée de bureaux et d'ordinateurs destinés aux chômeurs qui viennent travailler sur place à leur recherche d'emploi, mais aussi de photocopieuses, scanners, appareils de photo. Pour eux, tout est gratuit, y compris le téléphone. « Avec le centre régional, nous faisons des plans prévisionnels pour l'année suivante, explique son directeur, Raimo Hokkanen. Il connaît les problèmes de cette partie de la banlieue d'Helsinki, car il a les chercheurs qui nous aident à anticiper les besoins. Il nous permet aussi d'avoir davantage de contacts avec les entreprises, parfois même d'y trouver des emplois cachés. »
Les indemnités de chômage représentent 60 % à 65 % du salaire brut pendant 500 jours ouvrables (environ seize mois). « Mais si certains chômeurs ne recherchent pas activement du travail, ils s'exposent à des sanctions, souligne Raimo Hokkanen : on leur supprime leurs indemnités pour deux mois. Cela arrive tous les jours. » Le régime s'est durci depuis quatre ou cinq ans. Auparavant, « on pouvait toucher ses allocations de chômage durant 500 jours, retravailler six mois, être de nouveau indemnisé 500 jours, et ainsi de suite. On avait calculé qu'à ce petit jeu la durée de la vie active pouvait être ramenée à sept ans » !
Quels enseignements la France pourrait-elle tirer de l'exemple finlandais ? Selon Alain Lefebvre, conseiller social de l'ambassade de France pour les pays nordiques, la France devrait alléger les charges sociales qui fonctionnent comme une taxe sur le travail, pousser à reprendre un emploi en s'assurant que les revenus du travail sont toujours supérieurs à ceux du chômage, simplifier les services de l'emploi en évitant la multiplication des acteurs (Etat, ANPE, Unedic) mais aussi les rapprocher des interlocuteurs du développement économique en les régionalisant. Elle devrait également « renforcer l'incitation à embaucher en limitant le coût du licenciement pour les entreprises », comme au Danemark.
 

La Grande-Bretagne :

Souvent considérée, à tort, dans l'Hexagone comme dépourvue de protection sociale, la Grande-Bretagne a réussi à atteindre le quasi plein-emploi. son secret : la flexibilité et le suivi des chômeurs.

La flexibilité, clef anglaise du plein-emploi [ 23/06/05  

A l'heure où la France, inquiète de son incapacité à réduire un taux de chômage élevé, s'interroge sur son modèle social, « Les Echos » s'intéressent, cette semaine, à des pays qui ont obtenu des résultats parfois spectaculaires. Ainsi, la Grande-Bretagne, souvent considérée, à tort, dans l'Hexagone comme dépourvue de protection sociale, a réussi à atteindre le quasi plein-emploi. Son secret : la flexibilité et le suivi des chômeurs.

MARIE-LAURE CITTANOVA NOTRE CORRESPONDANTE À LONDRES.

Incompatible avec le modèle social français, le modèle britannique ? Cela a été si souvent affirmé que nul ne s'interroge plus sur ce qu'il recouvre réellement. « En fait, durant les années 1980, Margaret Thatcher a restructuré le secteur privé. Puis Tony Blair a régulé le marché du travail : c'est d'ailleurs pour cela qu'il a gagné trois élections d'affilée », explique Will Hutton, économiste et directeur général de la Work Foundation. Résultat : l'économie britannique affiche depuis dix ans une croissance robuste accompagnée d'une forte baisse du chômage. De 3 millions de personnes en 1992-1993 le nombre de sans-emploi est tombé à environ 2 millions en 1997, avant de diminuer encore de 1 million. Un bilan dont s'enorgueillit à juste titre le chancelier de l'Echiquier, Gordon Brown, même si l'assainissement de l'économie avait commencé avant son arrivée au pouvoir.
Au cours des dernières années, le contraste s'est accentué : la Grande- Bretagne a enregistré des taux de croissance doubles de ceux de la France, et un taux de chômage moitié moindre. Le nombre de pauvres y a diminué, tandis qu'il a augmenté dans l'Hexagone.
« Dans le climat actuel, les responsables du Labour sont très frustrés de se voir traités de néolibéraux sans conscience sociale », note Mark Leonard, chercheur au « think tank » Center for European Reform. Car la Grande-Bretagne est, comme la France et l'Allemagne, un pays à forte tradition d'Etat providence. Après la Seconde Guerre mondiale, Clement Atlee y a créé le NHS, le Service national de santé gratuit et universel auquel les Britanniques sont tellement attachés qu'aucun gouvernement ne l'a remis en cause. « Notre modèle est souvent caricaturé, alors qu'il ne ressemble pas au modèle américain », affirme Derek Scott. A l'appui de ses propos, cet ancien conseiller économique de Tony Blair rappelle qu'existent dans son pays un service de santé universel et toute une gamme d'allocations. « La différence avec d'autres modèles européens, c'est que le marché du travail, celui des capitaux et celui des produits peuvent travailler efficacement, mais ce n'est pas un modèle de laisser-faire », affirme-t-il.
Depuis 1997, date du retour du Labour aux affaires, le socle de protection sociale s'est étoffé. Et, si l'on estime que le caractère anglo-saxon d'un système passe par l'existence d'un secteur nationalisé de taille réduite, le modèle britannique, dans lequel plus des deux tiers des emplois créés depuis 1998 l'ont été dans les services publics, ne répond pas - ou plus tout à fait - à cette définition. Il est vrai que, dans son ensemble, la société admet que le marché est la meilleure façon de faire fonctionner une économie diversifiée. Ainsi accepte-t-elle les délocalisations, puisque c'est le rôle du chef d'entreprise de produire au meilleur coût, et que les pays moins riches ont comme les autres le droit de se développer. C'est aussi une société qui se montre plus ouverte à l'immigration. Ce qui évidemment pose moins de problèmes lorsque le plein- emploi incite à rechercher des compétences dans d'autres pays.
 

Embaucher, licencier : la fluidité avant tout

Le marché du travail britannique est fluide, disent les experts. Traduire : il y est possible d'embaucher ou de licencier du personnel en fonction de l'évolution du niveau d'activité. « Lorsque je suis arrivé à Londres, en raison des habitudes prises en France, je m'interrogeais toujours pour savoir s'il fallait que j'embauche et combien de personnes je devais embaucher, explique le directeur général de la filiale britannique d'un groupe français. Et puis je me suis aperçu que ce n'était pas pertinent... » Néanmoins, liberté n'est pas licence. Le chef d'entreprise ne peut pas faire ce qu'il lui plaît. Il doit même, depuis la fin de 2004, suivre une procédure en treize étapes avant de licencier quelqu'un pour motif personnel. En revanche, les indemnités de licenciement sont globalement plus limitées au Royaume-Uni.
 

Pas de limite légale au temps de travail

C'est aussi au nom de la fluidité du marché de l'emploi que Londres a refusé de se soumettre à la directive européenne sur le temps de travail et de limiter la semaine à 48 heures. Les Britanniques ne sont pas pour autant tous condamnés à de longues heures de labeur. La durée moyenne hebdomadaire du travail est d'environ 39 heures. En revanche, vacances et jours fériés sont plus rares qu'en France : les congés annuels se situent en général dans une fourchette de 24 à 30 jours. Le Britannique moyen a ainsi un peu plus de cinq semaines par an. Mais, surtout, le non-respect du texte de Bruxelles facilite l'inflation des heures supplémentaires dans certains secteurs, comme l'hôtellerie et la restauration, les transports et les hôpitaux.
A l'inverse de ce que l'on observe en France, les emplois en CDD sont rares en Grande-Bretagne, et les emplois à temps partiel subis aussi. En fait, dans un marché du travail tendu, où les compétences manquent, les salariés font jouer à leur profit la loi de l'offre et de la demande. Du coup, le taux d'occupation des seniors est élevé, et les salaires augmentent au rythme de 4 % par an, pour une inflation inférieure à 2 %.
 

Des charges patronales moins élevées

Selon une étude du consultant Mercer, le salaire moyen britannique s'établit à 38.901 euros par an, contre 31.544 euros en France. Mais, compte tenu de charges patronales moins élevées, le coût total pour l'employeur monte à 46.541 euros en Grande-Bretagne et à 45.879 euros dans l'Hexagone. 40 % de plus qu'aux Etats-Unis, relève Mercer. A noter que, d'après le consultant, les charges obligatoires payées par les entreprises atteignent 2.972 euros au Royaume-Uni, soit plus de trois fois moins qu'en France. En revanche, les patrons britanniques acquittent, toujours en moyenne, 4.668 euros de contributions volontaires - essentiellement pour les retraites - contre 1.893 euros chez leurs voisins d'outre-Manche.
De son côté, le salaire minimum, instauré en 1999 à un faible niveau, a effectué un rattrapage spectaculaire (+ 40 %), se rapprochant du SMIC, avec 7,32 euros de l'heure pour les salariés de plus de vingt-deux ans - le salaire minimum est plus bas pour les jeunes - contre 7,61 euros (8,03 euros au 1er juillet) en France. Certes, le coût de la vie est supérieur au Royaume-Uni, mais une hausse de 40 % en sept ans n'est pas négligeable. De plus, ce salaire minimum s'applique à moins de salariés qu'en France. Quant aux très bas salaires, au- dessous de 80 livres par semaine, ils sont, eux, exonérés de contributions sociales.
 

Une productivité à la traîne

Le modèle britannique, et le fort taux d'emploi qu'il génère, comporte un revers : une faible productivité du travail. Au point que c'est devenu l'obsession de Gordon Brown, qui cherche par tous les moyens à l'augmenter, même s'il est normal qu'un pays jouissant d'un taux d'activité élevé affiche une plus faible productivité. Les experts considèrent pour leur part qu'il s'agit d'abord et avant tout d'une affaire de formation. Voilà pourquoi les travaillistes ont autant investi dans l'éducation. Mais cette fragilité tient aussi au faible taux d'investissement des entreprises et à la qualité insuffisante des infrastructures. Spécialement dans le domaine des transports, avec un réseau ferroviaire à bout de souffle et des routes surchargées. Or, malgré les milliards de livres consacrés par le gouvernement tant aux infrastructures qu'à la formation, le Royaume-Uni n'a pas jusqu'ici comblé son retard.
 

Des incitations fortes à reprendre un emploi

Le système britannique obéit à deux règles : favoriser l'emploi et aider le retour à la vie active. Cela s'appelle, de façon parlante, le « welfare to work ». Conséquence : les « job centers » suivent de près les chômeurs, et ceux-ci ne bénéficient que d'indemnités réduites, 55 livres par semaine, quel qu'ait été leur précédent salaire.
Etre sans travail n'est ni tragique ni infamant - 1,5 million de personnes changent d'ailleurs d'activité chaque trimestre en Grande-Bretagne -, mais il est fermement recommandé de retrouver un job au plus vite. « Après treize semaines, vous devez accepter tout emploi disponible », explique Richard Layard, économiste à la London School of Economics, l'un des artisans du « welfare to work », qui préconise de ne pas séparer la distribution des allocations du suivi de la recherche d'un emploi. Mais pour ceux qui ont le plus de difficultés à se reclasser, des programmes spéciaux ont été lancés en 1998 et 1999 : l'un pour les 16-24 ans, l'autre pour les plus de 50 ans. L'incitation forte à reprendre du service va de pair avec un système d'allocations qui rend l'emploi plus attrayant que le chômage, afin d'éviter les trappes à pauvreté. Ainsi, les plus démunis bénéficient-ils d'un crédit d'impôt lorsqu'ils recommencent à travailler.
Compte tenu de ces programmes et de toute une série de créations de postes dans le secteur public - enseignants, médecins, infirmières, gestionnaires... -, le taux d'activité du côté anglais du Channel est l'un des plus élevés d'Europe, 73 %. Aujourd'hui, le problème est surtout celui des offres d'emploi non satisfaites.
 

Des chômeurs camouflés en invalides

Le système n'est cependant pas parfait : 2,7 millions de personnes perçoivent les « incapacity benefits », les allocations d'invalidité ou de longue maladie. Or, de l'aveu même du gouvernement, 1 million d'entre elles sont des chômeurs de longue durée déguisés. C'est pourquoi il cherche à les remettre sur le marché du travail. Avec succès parfois. Mais pas toujours, car dans les anciennes cités minières ou les communes très déshéritées du centre de l'Angleterre, par exemple, trouver des emplois à des travailleurs inoccupés depuis plus dix ans relève de la gageure.
 

Une lutte active contre la pauvreté

La société britannique est inégalitaire, et cette inégalité s'était beaucoup accrue dans les années 1980 : à son arrivée au pouvoir, en 1997, le Labour a trouvé 14 millions de personnes vivant avec moins de 60 % du revenu médian. Pis, le pays se classait alors au 15e rang des membres de l'OCDE par le nombre d'enfants pauvres (4,4 millions). Le gouvernement a décidé d'appliquer son concept d'« universalité progressive » : des aides pour tous, et davantage pour ceux qui en ont le plus besoin. En 1998, Tony Blair a aussi promis d'éradiquer la pauvreté chez les enfants d'ici à 2020. Une tâche gigantesque. Mais, à travers une série de programmes de lutte contre l'exclusion et les allocations pour les familles démunies, ajoutées à la mise en place d'un salaire minimum, il est parvenu à réduire à 12,4 millions le nombre de pauvres, et à sortir 1 million d'enfants de la misère. L'ensemble des allocations destinées aux familles avec enfant(s) et modulées en fonction du revenu a été augmenté de 72 % depuis 1997. Cette lutte a été couronnée de succès, au point que désormais les plus déshérités sont des personnes sans enfant.
Cependant, les inégalités ne se sont pas réellement réduites, tout au plus, à travers la redistribution, se sont-elles stabilisées. Les écarts de revenus restent donc considérables. Cet état de fait n'a pas modifié l'opinion de Tony Blair. Il continue d'estimer qu'on peut aider les pauvres sans confisquer leurs biens aux plus riches, notamment aux banquiers de la City ou aux entrepreneurs qui créent des emplois.
 

Encouragements à la consommation

« Allons donc, le modèle français est excellent. Il vous suffit d'encourager la consommation des ménages », s'exclame Will Hutton, de la Work Foundation. Pour lui, un marché immobilier fluide, avec de faibles taxes sur les transactions, et un marché du crédit sophistiqué constituent autant de moteurs de la consommation, et, partant, de la création d'emplois. Il est vrai que la « bulle » immobilière, qui a vu les prix des logements britanniques doubler en huit ans, a fortement incité les ménages à consommer. D'abord, par l'effet de richesse : lorsqu'on sait que sa maison prend de la valeur, on a davantage confiance. Ensuite, parce que le marché du crédit est infiniment plus souple en Grande-Bretagne : on peut réaménager son « mortgage », son prêt immobilier, si les taux baissent, ou, lorsqu'on en a remboursé une partie, emprunter à nouveau en apportant comme garantie la fraction de sa maison déjà payée, pour financer l'achat d'une voiture ou les études des enfants...
Grâce à ces méthodes, les Britanniques s'endettent beaucoup et consomment plus encore. « Ce qui crée des emplois dans les services, la banque et les loisirs », souligne Will Hutton. Mais ce processus fonctionne sans doute d'autant mieux que l'économie est en croissance, que le plein-emploi est là et que les finances publiques sont assez équilibrées pour que les ménages ne craignent pas une flambée des impôts.

 
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