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08/05/2018

La vie internationale est une "rue à double sens". Toute "rue à sens unique" n'a aucune perspective dans les relations avec la Russie. Nous espérons que les autres acteurs en tiendront compte tôt ou tard. Cela concerne avant tout les États-Unis.

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Sergueï Lavrov : Si l’Occident veut la paix, qu’il cesse de faire la guerre

Sergueï Lavrov : Il est évident que la situation dans le monde est malheureusement de plus en plus tendue et imprévisible. Comme nous l'avons plus d'une fois souligné, cela est lié avant tout aux actions unilatérales incessantes des États-Unis et de certains pays occidentaux mis au pas par Washington. Il s'agit d'un petit groupe d’États qui ne représentent pas une part significative de l'humanité mais tentent de conserver leur domination médiévale dans les affaires internationales et de freiner le processus objectif de formation d'un système polycentrique de relations internationales.

Ils accentuent la confrontation, créent une atmosphère de méfiance et d'incertitude stratégique, gèlent les canaux de dialogue. Ils créent des situations où le prix d'un bluff ou d'une erreur pourrait devenir global.

La Russie voudrait pouvoir compter sur le bon sens "de l'autre côté". Car malgré toutes les divergences de positions, nous portons la responsabilité commune de l'avenir et du bien-être de toute l'humanité, de la résolution efficace de tous les problèmes-clés du monde contemporain.

Ce "bon sens" induit cependant la capacité des leaders de l'Occident collectif d'agir de manière responsable et prévisible, de respecter infailliblement le droit international et s'appuyant sur la Charte de l'Onu. Cette capacité suscite de plus en plus de doutes chez nous ces derniers temps.

Question : Quels leaders des pays occidentaux sont considérés par la Russie comme les pires partenaires ?

Sergueï Lavrov : La diplomatie russe n'interprète pas la situation sur l'arène internationale selon des critères de ce genre. La philosophie de notre politique étrangère rejette l'analyse des relations bilatérales à travers le prisme de la négation.

Nous sommes prêts à mener un travail rigoureux avec tout le monde afin de renforcer la sécurité et la stabilité au niveau international et régional, et à promouvoir un agenda bilatéral positif.

Il est évidemment difficile de travailler avec certains pays, notamment avec ceux qui nient la suprématie du droit international et préfèrent le chantage, les menaces et les provocations. Cela ne fait que multiplier les problèmes des relations interétatiques et réduire l'espace de coopération constructive.

La vie internationale est une "rue à double sens". Toute "rue à sens unique" n'a aucune perspective dans les relations avec la Russie. Nous espérons que les autres acteurs en tiendront compte tôt ou tard. Cela concerne avant tout les États-Unis.

Question : Que pensez-vous des incidents chimiques de Douma (Syrie) et de Salisbury ?

Sergueï Lavrov : En ce qui concerne Douma, l'attaque chimique présumée du 7 avril n'a pas eu lieu en réalité. Il s'agit d'une nouvelle vile provocation montée par des personnes qui n'ont aucun intérêt à établir la paix en Syrie.

Nous n'appelons personne à nous croire sur parole. C'est pourquoi nous proposons depuis le début que l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques mène une enquête. Des experts nationaux américains ou français auraient pu y prendre part.

Au lieu de cela, au moment où un groupe de l'OIAC se trouvait déjà à Beyrouth et était prêt à se rendre à Damas et à Douma, on a lancé un acte d'agression contre la Syrie, pays souverain et membre de l'Onu. 

Nous ne pouvons pas accepter la logique de ceux qui présentent une punition arbitraire comme la meilleure preuve de culpabilité. C'est un non-sens. Il faut également souligner l'absurdité des accusations précédentes affirmant que les militaires russes auraient retardé le déplacement des experts pour "nettoyer les lieux". N'importe quel expert peut confirmer qu'il est impossible d'éliminer tous les traces d'une attaque chimique dans une zone détruite : ces substances s'introduisent en profondeur du sol et dans les murs.

Les experts de l'OIAC sont enfin arrivés à Douma le 21 avril. Ils ont recueilli les échantillons nécessaires. Ils se sont encore une fois rendus dans cette ville le 25 avril. Nous espérons que ces voyages se solderont par une enquête objective et indépendante, et qu'ils prévoieront notamment la visite de tous les sites relatifs aux annonces de l'attaque chimique et à la production de substances toxiques par les extrémistes. De notre côté, nous avons accordé aux experts tout le soutien possible.

Nous avons trouvé des témoins de la provocation et des participants involontaires à la mise en scène des Casques blancs : il s'agit du garçon Hassan Diab et d'autres habitants de Douma. Le 26 avril au siège de l'OIAC, ces derniers ont parlé du tournage de cette vidéo truquée de l'attaque chimique.

Le 4 mars, on a constaté sur le territoire britannique l'incident tragique qui a touché Sergueï et Ioulia Skripal. Londres insiste sur l'utilisation d'une substance neurotoxique de combat. Depuis l'incident, les Britanniques refusent - je voudrais souligner qu'ils violent ainsi leurs engagements internationaux - de nous accorder les informations nécessaires sur l'aide aux victimes et les progrès de l'enquête, nous privent de l'accès consulaire pourtant indispensable s'il s'agit de citoyens russes.

Qui plus est, Londres a fait fi non seulement des normes du droit international mais aussi de l'éthique élémentaire et du bon sens. Au lieu de présenter des preuves et d'attendre que l'enquête de Scotland Yard ait abouti, d'élucider la situation, le gouvernement britannique a accusé la Russie et a lancé une campagne politique et d'information antirusse de grande envergure. Il a en même temps ignoré nos propositions de mener une enquête commune et nos demandes légitimes de nous présenter les faits, y compris en nous transmettant des échantillons de la substance utilisée.

Le comportement des autorités britanniques suscite beaucoup de questions. On ne dit par exemple rien des activités du laboratoire secret de Porton Down qui se trouve à proximité de Salisbury. Les victimes ont été cachées par les services secrets britanniques.

La Russie est surtout préoccupée par l'état de santé et la situation des Skripal touchés par cette provocation des Britanniques. Le refus des autorités britanniques de nous accorder un accès consulaire permet de considérer cette situation comme un kidnapping ou une détention préméditée. C'est absolument inacceptable.

Londres remplace le travail professionnel des experts dans le cadre des mécanismes internationaux appropriés par des propos vides et la diplomatie du mégaphone.

Encore une fois, nous sommes prêts à une coopération concrète avec les Britanniques. Nous appelons Londres à coopérer de manière honnête dans le cadre de l'enquête lancée le 16 mars par le Comité d'enquête de Russie concernant la tentative d'assassinat, et des demandes appropriées envoyées au Royaume-Uni par le Parquet général russe.

Question : Peut-on dire que la guerre contre l'Ukraine a constitué une sorte de péché originel, la raison de tous les problèmes qui ont suivi ?

Sergueï Lavrov : Tout d'abord, je voudrais attirer l'attention sur un fait qui est indispensable pour comprendre la situation : la Russie ne mène en aucune manière une guerre contre l'Ukraine. Cette guerre contre le peuple a été lancée par les nationalistes arrivés au pouvoir suite au coup d'État de février 2014. Ils n'acceptent aucune dissidence et veulent établir leur "ordre" par la force. Il s'agit d'une guerre entre Kiev et les régions ukrainiennes. 

Cette crise politique intérieure a été provoquée en Ukraine par un groupe d'États occidentaux menés par les États-Unis, qui considèrent le monde entier comme leur sphère d'influence, prétendent à l'exceptionnalité et divisent les peuples entre "les leurs" et "les autres". 

Il faut noter que les membres de l'UE - l'Allemagne, la Pologne et la France - qui ont paraphé en février 2014 l'accord sur le règlement de la crise entre le gouvernement et l'opposition, ont immédiatement renoncé à leurs garanties données à ce texte après que les radicaux ont bafoué ce dernier. Quant à l'Otan, elle avait appelé le président ukrainien à ne pas utiliser l'armée contre les manifestants avant le coup d'État, mais a ensuite rapidement changé d'avis et a appelé les putschistes qui avaient illégalement pris le pouvoir à recourir à la force de manière "proportionnée" contre les régions dissidentes. 

Sur cette question, la politique occidentale n'est en rien pro-ukrainienne mais absolument antirusse. Nous constatons que les États-Unis et certains de leurs satellites ont utilisé les propos sur la création d'un espace uni de paix, de sécurité et de stabilité dans la région euro-atlantique comme un écran, un paravent pour la poursuite de la pratique archaïque de conquête de l'espace géopolitique et de déplacement des lignes de partage à l'est, via l'élargissement de l'OTAN ou dans le cadre de la mise en œuvre du Partenariat oriental de l'UE. On a tenté pendant des années de forcer Kiev à faire un faux choix du type "avec nous ou contre nous", entre le développement de la coopération à l'est ou à l'ouest, ce qui s'est soldé au final par l'effondrement de l'État ukrainien qui n'a jamais été très solide. Le bilan est aujourd'hui évident : une perte effective d'indépendance, des souffrances humaines et l'écroulement de l'économie du pays qui aurait eu toutes les chances de devenir l'un des plus stables et des plus forts en Europe du point de vue économique.

Le règlement stable de la situation en Ukraine ne sera possible que par la mise en œuvre complète et cohérente des accords de Minsk. Il n'existe aucune alternative à ce travail. Il faut adopter des lois sur le statut spécial du Donbass, sur l'organisation des élections locales et sur l'amnistie, mener une réforme constitutionnelle. Ce sont les aspects-clés de l'établissement de la paix en Ukraine. Il est enfin nécessaire que Kiev établisse un dialogue direct avec Donetsk et Lougansk afin de rechercher conjointement des compromis et de concerter des solutions possibles aux problèmes existants.

Malheureusement, Washington, Londres et certaines autres capitales occidentales n'ont pas tiré les conclusions nécessaires de la tragédie ukrainienne. Nous constatons la poursuite des jeux géopolitiques antagonistes douteux dans différentes régions du monde. Il s'agit du renforcement des efforts visant à déployer le système antimissile global torpillant la stabilité stratégique, de la hausse du potentiel de l'Otan et des activités militaires de l'Alliance en Europe qui ne sont pas proportionnelles aux réalités actuelles et suscitent la fragmentation de l'espace européen de sécurité. Nous sommes surtout préoccupés par le mépris ouvert des États-Unis et de leurs alliés envers le droit international et la Charte de l'Onu, ainsi que par leur ingérence dans les affaires intérieures d'autres États allant jusqu'au renversement des gouvernements.

Cette politique destructrice a été incarnée de manière éloquente par les frappes contre le territoire syrien lancées le 14 avril sous un prétexte absolument fallacieux. Cette agression contre un État souverain a influé de manière négative sur la stabilité internationale et régionale, et a fait le jeu des terroristes. Les initiateurs des actions de ce genre doivent enfin comprendre que ce comportement irresponsable est lourd de conséquences très sérieuses pour la sécurité globale. Ceux qui jouent actuellement avec le feu dans différentes régions du monde et tentent d'apprivoiser les terroristes pour les utiliser ensuite dans leurs jeux géopolitiques devront demain en payer le prix chez eux. On ne peut pas se protéger contre la menace qu'est le terrorisme sur des "îlots de sécurité" destinés aux élites.

Question : Les dernières élections italiennes ont montré qu'un "vent de populisme soufflait en Europe". Pourrait-il, selon vous, aider la Russie ? Ou pensez-vous que l'Europe crée actuellement une image d'ennemi aux frais de la Russie lointaine afin de résoudre ses problèmes intérieurs liés au populisme et à la crise économique ?

Sergueï Lavrov : En ce qui concerne les tendances politiques actuelles en Europe, il vaut mieux poser cette question aux Européens.

Pour ma part, je voudrais tout simplement souligner que nous ne nous ingérons pas dans les débats intérieurs des autres États et n'affichons pas nos préférences concernant les résultats des élections dans différents pays de l'UE. Nous souhaitons sincèrement aux pays européens de surmonter les problèmes existants. Nous sommes prêts à coopérer avec tous les représentants politiques qui afficheraient le même intérêt et voudraient développer un dialogue pragmatique avec la Russie.

Malheureusement, force est de constater qu'il existe au sein de l'Union européenne un groupe peu nombreux mais très agressif de pays russophobes qui font tout leur possible pour prévenir le rétablissement du développement cohérent des relations entre la Russie et l'UE et jouent la carte antirusse pour accomplir leurs objectifs personnels. Cette politique ne favorise en aucune façon l'assainissement de la situation sur notre contient commun et empêche la conjonction des efforts visant à trouver une solution efficace aux problèmes communs de la Russie et de l'UE. 

Nous espérons que nos partenaires européens seront en mesure de surmonter "l'inertie de la pensée" et de définir eux-mêmes leurs priorités sans s'orienter vers des acteurs extrarégionaux ni se laisser guider par la minorité russophobe susmentionnée. Nous sommes convaincus que la plupart des Européens veulent vivre dans une Europe paisible et prospère et ne souhaitent pas revenir à la confrontation de l'époque de la Guerre froide vers laquelle on tente obstinément de les pousser. 

Question : Pourquoi de plus en plus de pays leaders sont, d'une certaine manière, des États isolés (la Chine, la Turquie, la Russie, l’Égypte et même les États-Unis) ? Pensez-vous que les gouvernements deviennent de plus en plus autoritaires ?

Sergueï Lavrov : Comme je l'ai déjà souligné, nous assistons actuellement à la formation d'un ordre mondial polycentrique. Nous voyons apparaître et se renforcer de nouveaux centres de puissance économique et d'influence politique, mais cette nouvelle construction multipolaire n'est pas encore stable. Nous avons tous intérêt à ce que les actions de tous les acteurs internationaux ne soient pas destructives mais créatrices, ne s'appuient pas sur la force mais sur le droit international. L'addition des potentiels sur la base de l'autorité de l'Onu est le seul moyen d'obtenir une solution efficace aux nombreux problèmes de l'époque actuelle. Autrement dit, le système polycentrique doit favoriser la formation d'une coopération mutuellement avantageuse et d'un partenariat fructueux sur la base de la réciprocité des intérêts. 

Quant à la Russie, sa politique étrangère vise la promotion d'un agenda positif et unificateur destiné à prévenir la dégradation de la vie internationale jusqu'à la confrontation et le chaos, à assurer un règlement politique et diplomatique d'un grand nombre de crises et de conflits. Nous n'avons jamais utilisé et n'utilisons pas nos avantages naturels au détriment des autres. En tant qu'État responsable et membre permanent du Conseil de sécurité de l'Onu, la Russie agit comme un garant de la stabilité globale et empêche l'adoption par le Conseil de sécurité de décisions visant à justifier l'utilisation unilatérale de la force contre des régimes "indésirables" en violation de la Charte de l'Onu.

 Je constate avec satisfaction que nous ne sommes pas seuls dans ces efforts. Je voudrais notamment souligner spécialement le rôle important de la coopération russo-chinoise diversifiée, qui est un modèle des relations étatiques du XXIe siècle. Nous coopérons de manière étroite avec les États qui appliquent la même vision, au niveau bilatéral, ainsi que dans le cadre de différents formats multilatéraux tels que l'UEEA, l'OTSC, les BRICS ou l'OCS. 

Je voudrais également évoquer le G20, qui permet de concerter sur une base égalitaire les consensus trouvés entre les membres du G7 - ce groupe n'est plus en mesure de résoudre lui-même beaucoup de problèmes - et les pays des BRICS soutenus par les États qui partagent les mêmes idées. En principe, l'activité du G20 est l'archétype d'une institution de gestion globale juste qui ne s'appuie pas sur les diktats mais sur la recherche d'un équilibre des intérêts.

Question : Les actions et la rhétorique de Donald Trump concernant la Russie sont souvent contradictoires. Qu'en pense-t-on en Russie ?

Sergueï Lavrov : Si les propos ne correspondent pas aux actes, ce n'est pas bon. Malheureusement, nous constatons assez souvent - cela concerne non seulement les relations russo-américaines, mais aussi d'autres sujets internationaux - que les déclarations de Washington contredisent ses actions réelles. Prenons l'exemple syrien. Bien que le Département d'État et la Maison blanche aient juré que leur unique objectif était d'éliminer les terroristes dans ce pays, les États-Unis s'installent activement sur la rive orientale de l'Euphrate et visent, de fait, le démembrement de la Syrie. Certains alliés des États-Unis soutiennent cette politique. 

Nous avons souligné à plusieurs reprises que nous appréciions positivement les propos du président Donald Trump concernant sa volonté d'établir un dialogue normal entre nos pays. Qui plus est, nous partageons totalement cette volonté et sommes prêts à faire notre part du chemin afin de faire sortir nos liens bilatéraux de l'impasse artificielle créée par l'administration de Barack Obama. Le seul indicateur de la volonté réelle de nos partenaires de développer une coopération constructive et respectueuse sera pourtant leurs actions concrètes.

Pour l'instant, nos relations ne cessent de dégrader. Même si le président américain donne des impulsions positives, ces dernières sont complètement nivelées par la russophobie effrénée de l'establishment américain qui présente la Russie comme une menace, propose son "endiguement systémique" sur la base des sanctions et d'autres outils de pression. Tout cela est évidemment lié aux règlements de comptes intérieurs de la politique américaine et n'a rien à voir avec la réalité.

La décision prise le 26 mars dernier par les autorités américaines d'expulser 60 collaborateurs des missions russes et de fermer le Consulat général de la Russie à Seattle a constitué une nouvelle provocation. Le prétexte formel de la fermeture de cet établissement consulaire était l'implication présumée de la Russie dans l'empoisonnement de Sergueï et Ioulia Skripal : cela ne tient pas du tout. Nous n'avons évidemment pas pu laisser cette action hostile sans réponse. Washington a pris cette décision peu de temps après un entretien téléphonique entre nos deux présidents, qui avait pourtant été assez constructif. Donald Trump a appelé Vladimir Poutine le 20 mars pour le féliciter à l'occasion de sa victoire à la présidentielle et confirmer sa volonté de trouver des points communs sur un large éventail de questions. Il a proposé d'organiser le plus rapidement possible un sommet, l'a invité à la Maison blanche et a souligné son envie de concerter les efforts sur l'arène internationale, de freiner conjointement la course aux armements.

Toutefois, beaucoup à Washington ne cessent de se plonger dans une russophobie auto-entretenue et la coopération sur les questions globales importantes n'arrive à progresser. Cette situation influe de manière négative sur la situation dans le monde, où persistent trop de questions qu'il est impossible de résoudre sans une coopération entre la Russie et les États-Unis.

J'espère que le bon sens triomphera à l'avenir dans les couloirs du pouvoir américain. Nous voudrions établir des relations normales, prévisibles, voire amicales avec les États-Unis. Mais pas au prix des principes et des intérêts nationaux de la Russie. 

Question : Quel est le coût des sanctions pour la Russie et pour l'Europe ? Vraiment, est-ce que tout ce que nous faisons en Europe est erroné et tout ce que fait la Russie est juste ?

Sergueï Lavrov : Il y a différentes manières d'évaluer les dégâts. On évoque des chiffres différents. Dans tous les cas, la principale perte selon nous est celle de la confiance - qu'il sera très difficile de rétablir.

Toutes les mesures unilatérales de pression économique sont non seulement illégitimes du point de vue du droit international, mais aussi peu efficaces d'après ce que l'on a constaté après leur mise en œuvre. Initiées par l'administration américaine et soutenues par Bruxelles en tant qu'outil de pression à long terme sur la Russie, elles n'ont pas changé notre politique étrangère. Elles n'ont pas été en mesure de nous forcer à renoncer à ce que nous considérions comme juste et justifié. En même temps, nous ne prétendons jamais détenir la vérité absolue - contrairement à certains leaders occidentaux. Nous entendons dire à Bruxelles - à l'Otan et au sein de l'UE - qu'on veut bien dialoguer avec Moscou à condition que la Russie accepte sa culpabilité dans toutes les accusations. Nous n'agissons jamais de cette manière, mais soulignons toujours notre aspiration aux compromis, à la reconnaissance des intérêts légitimes de tous les partenaires qui reconnaissent en échange les intérêts de la Russie et veulent s'entendre en s'appuyant sur le pragmatisme et pas sur la logique des jeux à somme nulle.  

L'économie russe s'est adaptée à la pression des sanctions. Qui plus est, nous avons réussi à bénéficier de ses conséquences. Le secteur bancaire s'assainit. L'inflation s'est ralentie de manière notable. Le budget est moins dépendant de la conjoncture pétrolière. Nous avons même utilisé la situation pour trouver de nouveaux domaines de croissance, augmenter la production nationale et développer nos liens commerciaux et économiques avec les États qui sont prêts à une coopération honnête et mutuellement avantageuse. Il s'agit de la majorité écrasante des pays du monde.

On sait qu'une bonne partie des initiatives antirusses est générée de l'autre côté de l'océan pour être ensuite imposée en Europe sous l'injonction de renforcer la "solidarité transatlantique". Dans quelle mesure tout cela correspond-il aux intérêts européens ? Car les États-Unis ne subissent aucune perte. Est-ce que l'Europe bénéficiera de la poursuite de la politique de sanctions compte tenu du fait que les producteurs d'autres régions du monde remplacent les Européens sur le marché russe ? Les citoyens des pays de l'UE sont les seuls à pouvoir répondre à cette question.

La Russie ne s'isole pas de l'Europe, ne se ferme pas. A mon avis, le temps travaille objectivement pour le rétablissement des liens entre la Russie et l'UE, pour le bien de nos peuples au nom de la stabilité et de la prospérité du continent européen. 

Question : Permettez-moi de vous poser une question assez cynique concernant la guerre en Syrie : tout le monde utilise les Kurdes pour les abandonner ensuite. Pourquoi ?

Sergueï Lavrov : Il m'est difficile d'accepter une telle généralisation. Pas tout le monde. Loin de là. La Russie n'a jamais utilisé personne dans ses propres intérêts lors du conflit syrien. Les militaires russes qui se trouvent sur le territoire syrien à l'invitation du gouvernement légitime de ce pays ont favorisé par tous les moyens l'élimination du foyer militaire et politique de terrorisme qu'est Daech.

Une contribution aux efforts communs visant à écraser le terrorisme a également été apportée par les milices kurdes qui protégeaient leurs maisons et leur patrie - la Syrie. Ils agissaient comme partie intégrante de la société syrienne, comme des citoyens syriens.

La Russie insiste de manière cohérente pour que les Kurdes participent à la définition de l'avenir d'après-guerre de la Syrie au même titre que les autres groupes ethniques et religieux de ce pays. Le Président russe Vladimir Poutine l'a confirmé encore une fois le 3 avril dernier lors de sa conférence de presse à Ankara.

Ce n'est pas à nous qu'il faut poser la question de l'utilisation et de l'abandon des Kurdes, mais à ceux qui attisent les humeurs séparatistes avec de fausses promesses de tutelle, qui empêchent le rétablissement du contrôle du gouvernement légitime de la Syrie sur de larges territoires du pays, qui ont encouragé les Kurdes à proclamer unilatéralement une "fédération" et se sont chargés de la formation de structures de force dotées de fonctions qui faisaient partie des compétences exclusives de l'État syrien.

Question : Ma fille me demande pourquoi il est si difficile d'assurer la paix dans le monde. Que pourriez-vous lui répondre ?

Sergueï Lavrov : Parce que le monde est probablement plus compliqué qu'il n'y paraît. Les relations internationales ont de plus en plus d'éléments, se basent sur les relations entre un grand nombre de sujets : il s'agit des États, des institutions supranationales et des structures non-gouvernementales. Ils sont tous très différents et ne se comportent pas toujours de manière cohérente et rationnelle.

Il est toutefois possible d'obtenir une coexistence pacifique et un développement stable. A ces fins, il faut renoncer à la philosophie hégémonique, à la permissivité et à l'exceptionnalité, au recours illégitime à la force, à l'obéissance docile à la discipline de bloc dans le cas où on tente de vous imposer des approches contredisant vos intérêts nationaux. Enfin, il est nécessaire de se souvenir des principes fondateurs de la communication internationale fixés dans la Charte de l'Onu, notamment de l'égalité souveraine des États, de la non-ingérence dans leurs affaires intérieures, de la résolution pacifique des litiges. Autrement dit, il faut se respecter. Tout autre chemin mène par définition à une impasse.  

Quant à la Russie, elle continuera de travailler activement et dans toutes les circonstances au maintien et au développement des tendances saines dans les affaires internationales, pour favoriser la recherche de solutions aux problèmes de toute l'humanité. 

 
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