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06/03/2017

Quel avenir pour la presse? Les leçons du «Washington Post» FranceWebSharing,SRU-Electronics &MyNewsCenterNavigator

WASHINGTON, 28 janvier 2016  Jeff Bezos (au centre) visite la newsroom du «Post» après son inauguration.

WASHINGTON, 28 janvier 2016 Jeff Bezos (au centre) visite la newsroom du «Post» après son inauguration.

© Getty Images

 Blandine Guignier

Dossier. Depuis son rachat, en 2013, par Jeff Bezos, CEO d’Amazon, le quotidien américain a augmenté de moitié son audience et concurrence désormais le «New York Times».
Récit et enseignements d’une résurrection.

L’aventure de webdo.ch, pionnier des sites d’information



Dossier. Depuis son rachat, en 2013, par Jeff Bezos, CEO d’Amazon, le quotidien américain a augmenté de moitié son audience et concurrence désormais le «New York Times».
Récit et enseignements d’une résurrection.

Alors que des journaux ferment partout dans le monde et que les rédactions restantes se vident de leurs journalistes, environ 150 nouveaux reporters ont fait leur entrée au Washington Post ces dernières années. En décembre dernier, son directeur général, Fred Ryan, a pu se féliciter d’achever une année «rentable et en pleine croissance», tout en révélant une augmentation de près de 50% de la fréquentation de son site internet. Avec ses 100 millions de visiteurs uniques mensuels aux Etats-Unis, le Post est désormais en position de rivaliser avec le New York Times.

Pourtant, malgré ses cent quarante ans d’existence et ses 47 prix Pulitzer – notamment reçus pour la divulgation de l’affaire du Watergate –, personne ne donnait cher de la peau du Washington Post il y a encore cinq ans. Possédé majoritairement par la famille Graham et d’autres riches actionnaires comme Warren Buffett, le Post perdait toujours plus de lecteurs et n’avait pas encore véritablement pris le virage numérique.

Dan Kennedy, professeur de journalisme à la Northeastern University, à Boston, a passé un semestre à analyser ce retournement de situation. Il l’attribue en grande partie à Jeff Bezos, le CEO d’Amazon, qui a acheté le titre pour 250 millions de dollars en 2013 et a opéré trois changements déterminants.

«Sous l’ère Graham, le Washington Post était un média métropolitain, à l’image du Los Angeles Times, du Chicago Tribune ou du Boston Globe, explique Dan Kennedy. Son site internet avait un intérêt national, puisqu’il traitait des décisions prises dans la capitale du pays, mais sa stratégie, à l’image de son slogan, restait «De Washington, pour Washington.»

La première grande transformation décidée par Bezos a été d’en faire un média lu dans tout le pays, avec une édition en ligne qui couvre l’actualité nationale et internationale. Pour y parvenir, la rédaction est passée de 564 personnes en 2013 à 700 reporters aujourd’hui.

Le Washington Post a également vu son lectorat en ligne augmenter grâce à une plus grande visibilité de son contenu. «Quand on achète une tablette Kindle d’Amazon, l’édition nationale numérique du Post est préinstallée. Elle l’est aussi dans Amazon Prime. L’accès est gratuit pendant plusieurs mois, et le prix de l’abonnement est ensuite très bas: entre 5 et 10 dollars par mois.» Jeff Bezos a lui-même expliqué en mai 2016 cet impératif de croissance: «Par le passé, chaque lecteur nous rapportait beaucoup, et nous en avions relativement peu.

Aujourd’hui, la rentabilité par lecteur est plus faible mais le nombre total de lecteurs est beaucoup plus grand.» Une stratégie du get big fast qui a permis de doubler les recettes des abonnements numériques en 2016 (dont 75% de nouveaux abonnés) et, par ailleurs, d’augmenter de 40% les revenus publicitaires.

35 nouveaux ingénieurs

Autre grande révolution insufflée par Jeff Bezos: transformer le Washington Post en une entreprise technologique. «Le site et l’application mobile sont des joyaux techniques, beaux et agréables à utiliser, poursuit Dan Kennedy. La vitesse de téléchargement est beaucoup plus rapide qu’auparavant. Le Washington Post utilise d’une manière incomparable les statistiques de fréquentation et fait d’importants tests A/B.» Autrement dit, le média propose plusieurs variantes d’un même article – titre, chapeau, format – puis analyse quelle version est la plus engageante, en fonction du nombre de partages, du temps passé sur l’article, etc.

Ce type d’algorithme permet de doper l’audience de chaque article. Le Post a aussi créé son propre système de gestion de contenu (en anglais content management system), baptisé ARC. Pour développer l’outil technique du journal, 35 nouveaux ingénieurs ont été engagés.

Au départ, l’entrée du CEO d’Amazon sur le marché de la presse ne semblait pas très logique, mais le journaliste américain Rob Lever remarque désormais toutes les passerelles existant entre les deux univers. «Amazon fonctionne vraiment bien, explique ce reporter de l’AFP, spécialiste en technologie et médias.

Il n’y a pas de publicités pop up. Le site ne gèle jamais. Le géant de l’internet comprend aussi très bien comment le public réagit et interagit. Etre séduisant visuellement, fonctionner parfaitement, savoir répondre à la demande du public: n’est-ce pas tout ce que les médias essaient de faire?»

Une rédaction renforcée

Malgré les nombreuses améliorations qu’il a apportées, Jeff Bezos n’a pas voulu tout changer. «Il a non seulement gardé à son poste Martin Baron, qui est dans le top 3 des meilleurs rédacteurs en chef en place dans le pays, mais il lui a aussi donné les forces nécessaires pour poursuivre sa mission, explique le professeur Dan Kennedy.

La couverture du Post des dernières élections américaines et du mouvement Black Lives Matter a été du plus haut niveau.» Même chose pour le directeur de la technologie, Shailesh Prakash, qui a pu bénéficier de moyens importants pour les projets numériques.

De là à dire que le Washington Post est devenu un modèle économique pour la presse au même titre que le New York Times, il y a un pas que Bill Grueskin, ex-rédacteur en chef du Wall Street Journal en ligne et ancien doyen académique de la Columbia Journalism School, ne veut pas franchir. «Le succès des modèles d’abonnement ou de publicité du Post est difficile à comparer avec celui du New York Times. Ce dernier se montre complètement transparent sur ses comptes, alors que le Post ne l’est plus depuis qu’il est la propriété d’un seul homme.»

Plusieurs leçons peuvent néanmoins être retenues de cet effet Bezos, explique Bill Grueskin. «C’est premièrement une bonne idée de se faire racheter par un milliardaire. Cela donne la liberté de commettre des erreurs, de tenter des expérimentations, ce dont un média a besoin aujourd’hui. Il faut également avoir un rédacteur en chef qui a une vraie vision et qui la fait appliquer. Surtout, il est crucial d’accorder les ressources nécessaires à la technologie et de faire venir des talents dans ce domaine.»

Le Washington Post démontre que le succès d’un titre de presse passe par deux choses: la qualité journalistique et la technologie. 


Hebdo » Cadrages

L’aventure de webdo.ch, pionnier des sites d’information

Hebdo
 
 
 
 
 

En ce début février 2017, la page est blanche. Au milieu du navigateur web, un message d’erreur: «Ce site est inaccessible, www.webdo.ch a mis trop de temps à répondre.» Le site n’existe plus. Pas de redirection vers hebdo.ch ni d’explication sur ce que fut webdo.ch au milieu des années 90. Et pourtant, le site aurait beaucoup à dire sur les débuts de l’internet.

Dans les années 1995-1998, webdo.ch fut le pionnier des sites d’information en Suisse. Pour en savoir plus, il faut s’adresser à Bruno Giussani. Aujourd’hui directeur européen du think tank TED, contacté via Skype alors qu’il est en voyage, il est intarissable lorsqu’il s’agit de conter l’aventure de webdo.ch.

Tout commence en 1994, alors que Bruno Giussani est correspondant aux Etats-Unis pour L’Hebdo. «C’était le début de la commercialisation de l’internet, se souvient-il. Seules des multinationales ou des universités étaient connectées. Puis, en 1994, on a commencé à pouvoir acheter son propre accès individuel, et le potentiel du réseau m’a paru tout de suite évident.» Après avoir réalisé une enquête sur le sujet, Bruno Giussani rentre en Suisse où il écrit des chroniques sur les nouvelles technologies.

«Avec José Rossi, secrétaire de rédaction à L’Hebdo, nous avons eu l’idée de lancer un site web. Il n’y avait alors aucun site d’information en Suisse.» Les deux journalistes codent, en cachette, les premières pages de ce qui s’appelle à ses débuts wHebdo.ch. Sur leur temps de loisir… et sans en référer à la direction de Ringier. «Très peu de personnes percevaient le potentiel de l’internet. Nous avons préféré agir discrètement et rapidement.

Et sans aucun outil disponible: il fallait écrire dix lignes de code pour publier une ligne de texte…» se rappelle José Rossi. Heureusement, ils bénéficient de soutiens extérieurs: Apple Suisse met à leur disposition un serveur, Lightning, leur fournit des routeurs et Fastnet leur offre une connexion à l’internet.

«Nous avons commencé à publier le sommaire du magazine, l’éditorial, un article susceptible d’intéresser les amateurs de technologie, quelques autres textes… On était en phase d’expérimentation», se souvient Bruno Giussani. Un jour, la direction de Ringier découvre l’existence du site: «J’imagine que, lors d’une soirée, quelqu’un doit en avoir parlé à un responsable de Ringier, lui disant: «C’est pas mal ce que vous faites sur l’internet.» (Rires.)

La méfiance de l’éditeur

WHebdo.ch est d’abord accueilli avec méfiance par l’éditeur. Puis, peu à peu, des journalistes s’intéressent au site. Avec leur aide, Bruno Giussani et José Rossi commencent à couvrir l’actualité de façon novatrice. Ils organisent des événements en Suisse romande pour illustrer l’essor du web: les Ateliers du futur. Ils collaborent avec des pointures comme feu le professeur René Berger, ils tissent des liens avec la Toile francophone et globale.

Devenu webdo.ch, sans le «h», le site continue d’expérimenter et se fait connaître à travers plusieurs coups audacieux. Lors de l’entrée de Swisscom sur le marché de l’internet par le lancement en 1996 de The Blue Window (qui deviendra ensuite Bluewin), le site publie un blog appelé The Green Window pour suivre le vif débat entre partisans et adversaires de l’arrivée de l’opérateur de télécoms sur un marché où étaient surtout actives des start-up.

«C’était déjà un blog, bien avant qu’on appelle ainsi ce genre de publication… et on en avait d’autres: Politix sur la politique suisse ou WebActu pour suivre l’actualité du réseau.» Fin 1996, webdo.ch suit la réélection de Bill Clinton à la Maison Blanche. «Dès 5 heures du matin, les internautes pouvaient lire les résultats détaillés, nos analyses maison et des liens vers la presse américaine, alors que les journaux du jour n’avaient rien. Cela a contribué à ouvrir les yeux des journalistes romands sur le potentiel de l’internet», affirme Bruno Giussani.

Et du point de vue journalistique? «Les mêmes questions qui nous agitent aujourd’hui se posaient déjà: quel contenu, quel modèle d’affaires, quelle relation avec le lecteur, explique José Rossi. Le web a permis aux magazines de faire du quotidien, aux quotidiens de faire de la télé, et tout le monde a fini par essayer de tout faire, avec les résultats qu’on sait – c’est Facebook qui capture aujourd’hui les lecteurs et la publicité.»

Un an plus tard, Bruno Giussani quitte le webdo (et Ringier) pour devenir responsable de la stratégie en ligne du World Economic Forum. José Rossi, lui, part travailler dans une start-up, puis à l’Agence spatiale européenne.

L’éditeur décide de son côté de continuer à développer le site et l’équipe s’étoffe. Une dizaine de personnes – rédacteurs, graphistes et webmasters – s’activeront pour le site. L’éclatement de la bulle internet, en mars 2000, va tout changer. Les investissements dans le numérique s’effondrent et les projets de webdo.ch sont redimensionnés. Daniel Pillard, arrivé à la tête de Ringier Romandie en 2003, se souvient:

«Lorsque j’ai débuté, il ne restait du site qu’un bureau vide encombré d’écrans dont j’ai éteint la lumière. Mais le site a eu auparavant plusieurs vies. Malgré les débuts enthousiasmants initiés par Bruno Giussani et José Rossi, la direction, à Zurich, n’a pas tout de suite voulu investir dans webdo.ch. Nos sites sont alors devenus de simples cartes de visite électroniques de nos marques. Avant que mes prédécesseurs, Théo Bouchat, puis Gilles Marchand, relancent le portail et le transforment en laboratoire du journalisme employant jusqu’à 14 personnes.»

Le site se décline alors même en magazine papier, paraissant une dizaine de fois par année et comptant jusqu’à 100 pages. «Ce fut une belle aventure, mais les recettes n’étaient de loin pas au rendez-vous, poursuit Daniel Pillard. Plus tard, Ringier a acquis les sites bonresto.ch et tempslibre.ch et a tenté de les développer. Sans succès. L’arrivée de l’iPad et le développement d’applications pour chaque titre ont ensuite mobilisé toutes les énergies.»

Ringier n’a pas été le seul à revoir ses ambitions à la baisse: Edipresse avait investi des millions dans Edicom, qui devait devenir un portail complet pour le web, avant de réduire la voilure et d’investir plutôt dans les sites de ses titres.

Bondy Blog

La création du Bondy Blog, en novembre 2005, pour couvrir de manière suivie la vie dans les cités parisiennes à la suite des émeutes, va remettre Ringier au centre de l’attention sur l’internet (lire «L’Hebdo» a donné une voix aux banlieues françaises). Responsable du blog à ses débuts, Serge Michel raconte: «Le Bondy Blog est connu comme un projet de journalisme citoyen, mais on oublie que cela a été fait, les trois premiers mois, par des journalistes professionnels, ceux de L’Hebdo. Et cela a été une période extraordinaire.

Pour la rédaction, parce que plus de la moitié de son effectif est allée à Bondy à tour de rôle, 15 journalistes sur 24 à l’époque. Cela a créé une expérience commune, un vécu rare dans une équipe. Sur le plan individuel aussi: chaque journaliste sur place s’est dépassé.»

Serge Michel garde un excellent souvenir de l’expérience: «Le Bondy Blog a été l’un des projets les plus marquants de ma carrière. J’ai fait du grand reportage, en Iran, en Afghanistan, en Irak, en Afrique, mais le Bondy Blog était la preuve qu’il n’y a pas toujours besoin de prendre l’avion pour faire du bon journalisme.» 

 

Anouch Seydtaghia

Internet. Créé en cachette en 1994 par Bruno Giussani et José Rossi, le site aura été l’un des plus innovants en matière de traitement de l’information.

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