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28/09/2016

"Le Siècle des lumières a engendré le totalitarisme, c'est à dire la divinisation de la raison humaine qui refuse toute critique." Dans ce siècle, la Raison s'est émancipée de la Foi ; l'histoire a fait le reste.

Retour du sacré

Durant les dernières décennies de notre siècle, nous assistons à un phénomène massif de société qui touche non seulement l'Occident, mais la planète toute entière : le retour du sacré.

Intégrisme et ferveur religieuse, recherche d'un mieux-être au travers de nouvelles spiritualités, développement des sectes, guerres saintes, mouvement du Nouvel Age, pratiques du surnaturel (voyance, médiumnisme, sorcellerie...) constituent aujourd'hui une réalité planétaire.
Comme de dit Gilles Kepel dans son ouvrage La revanche de Dieu  (Seuil) : "le retour du sacré gagne le monde entier, les juifs, les musulmans, les chrétiens, que ce soit en Afrique du Nord, au Moyen-Orient, en Europe de l'est à l'ouest, aux Etats-Unis, en Amérique latine, en Extrême-Orient. Depuis les années 70, ce phénomène est planétaire et simultané."
C'est ainsi que, sous les aspects les plus divers, le surnaturel redevient contemporain de notre quotidien, comme ce fut le cas dans les sociétés traditionnelles, même si les formes modernes de ce phénomène sont bien différentes d'alors.
Notre propos est d'analyser les causes de ce phénomène pour mieux le comprendre, analyse circonscrite pour des raisons de commodité au monde occidental, en particulier à la France.

Le primat de la raison

Sans vouloir remonter jusqu'au Moyen-Age, nous pouvons débuter notre analyse au Siècle des lumières.
Monseigneur Lustiger déclare : "Le Siècle des lumières a engendré le totalitarisme, c'est à dire la divinisation de la raison humaine qui refuse toute critique." Dans ce siècle, la Raison s'est émancipée de la Foi ; l'histoire a fait le reste.
La révolution française a entériné la suprématie de l'homme et la recherche des valeurs universelles (explicitées dans la déclaration universelle des droits de l'homme). Par là-même, elle a favorisé le déracinement - primauté de l'universel sur le local et le particulier -, l'anthropocentrisme - l'homme comme mesure et centre de toute chose - et le choix d'une société gouvernée par l'humain et non plus par le divin.
Mais, finalement, c'est au XIXe siècle que se formaliseront les grands principes et visions du monde qui façonneront notre siècle.

Le positivisme et le triomphe de la science

Sous la houlette d'Auguste Comte, l'exclusivité des valeurs expérimentales, l'approche rationnelle et scientifique comme unique voie de compréhension, deviendront des dogmes, de même que le refus de l'intuition et de l'imagination comme sources de connaissance.
Certes, ils nourriront l'extraordinaire développement scientifique et technologique de l'Occident, mais ils serviront également de supports à l'émergence d'une société matérialiste et désenchantée.

Les utopies universalistes

La croyance en l'existence d'un système de valeurs universel, indépendamment des contextes et cultures particuliers, légitimera le colonialisme de l'Occident vers le reste de la planète et de plus, inspirera les utopies totalitaires du XXe siècle, facistes ou communistes.

Le rejet du divin

Par delà la séparation de l'Eglise et de l'Etat, l'enseignement, dans les écoles de la République, des idéaux de progrès liés au développement industriel, économique et technologique des puissances occidentales, façonnera nos mentalités modernes. Nous vivons aujourd'hui pleinement les conséquences de ces options qui se traduisent par les bouleversements de notre époque.

La chute des idéologies

Un monde sans communisme, c'est d'abord un monde privé de ce rêve égalitaire de l'homme. Le règne de cet "intellectualisme politique" s'est noyé dans les bains de sang les plus atroces que notre humanité ait jamais connu, et nous a conduit à une situation encore plus terrible : un monde sans idéal.
La chute du mur de Berlin a sonné le glas des idéologies, des théories qui finalement ne s'adressent qu'au mental, se montrant impuissantes à changer la vie.
De la défaite des fascismes à l'effondrement du communisme, en passant par la décolonisation, cette deuxième moitié du siècle a signifié pour l'Occident l'anéantissement de toutes ses options passées, de ses rêves, de ses espoirs, de ses luttes.
Un tel vide ne saurait subsister sans être comblé. "Le renouveau religieux révèle le vide sidéral laissé par la mort des utopies terrestres" dit Gilles Kepel. Le ciel redevient porteur de sens, la foi d'énergie, le divin inspirateur. Mais il arrive parfois, malheureusement, qu'on légitime en leur nom n'importe quelle action.
Les renversements sont parfois stupéfiants. Ainsi voit-on, dans nombre de pays du tiers-monde acquis dans le passé à l'idéologie marxiste, l'émergence d'un intégrisme religieux militant.

La perte des racines

À la chute des idéologies, s'ajoute un phénomène non négligeable, affectant notre monde : le déracinement d'une grande partie des habitants de la planète, du fait de la colonisation, du marxisme et des exodes ruraux massifs accompagnant la modernisation de nos sociétés occidentales.
La primauté de l'universel sur le particulier, la négation des différences, l'oubli de ses traditions et de ses racines, entraînent la résurgence des nationalismes, des racismes, des sectarismes et des idéologies d'extrême-droite. Ils engendrent des problèmes d'intégration ainsi qu'un vaste phénomène d'individualisme et de repli sur soi.
De nouveau sommes-nous amenés à nous interroger sur l'homme, "débat philosophique que l'on croyait dépassé "(Jean Daniel du Nouvel Observateur), car se pose alors une question fondamentale: celle de l'identité, donc de "l'être".
Voilà qui réouvre toutes grandes les portes de la philosophie, de la métaphysique, de la recherche des traditions et des valeurs ancestrales, enfin du fondement atemporel de nos existences.

Crise morale et crise de société

L'idéologie du progrès linéaire a été largement battue en brêche par les crises économiques successives qui ont ébranlé le monde occidental.
Au quotidien, chacun a pu constater que la possession de biens matériels, d'équipements procurant le confort, s'ils contribuent à l'amélioration de la qualité de la vie, n'en sont qu'un aspect et ne peuvent certes pas être considérés comme les "Clés du Bonheur".
Enfin, le règne obnubilant de l'argent et la corruption de plus en plus visible qu'il entraîne, conduisent nombre de nos contemporains à rechercher une éthique, une nouvelle morale, un "supplément d'âme"; c'est à dire à se mettre en quête d'un sens nouveau à leur existence.
"La grande déconfiture des philosophies matérialistes laisse la place libre pour un retour au sentiment religieux", constate Gilles Kepel.
Pour le psychologue Dominique Mesnard, "la foi aide à prendre du recul face à cette course effrenée à la consommation, la possession, la réussite. C'est une formidable possibilité vers un nouvel idéal."
Ainsi, moins spectaculaire, mais tout aussi puissante, la crise de la société de consommation est un facteur de retour au sacré. Notre société occidentale ne sait plus trop où elle en est ; le choc frontal avec les pays de l'Est souligne sa supériorité économique, mais aussi son déficit spirituel et moral. Les anciens paradigmes - cadres de pensée - ne servent plus à anticiper et à guider vers l'avenir.
"Nous vivons une société vague, que nous ne pouvons même pas nommer (post-industrielle, post-moderne) et qui nous laisse en panne de discours et de concept. Alors Dieu devient une réponse qui fournit une identité, une éthique, des valeurs." (Gilles Kepel)

Les paradoxes de la science

"La démarche scientifique n'est pas porteuse de valeurs. Les hommes eux, se demandent comment vivre, quelles décisions prendre. On a pensé à un moment que la science pouvait dire ce qu'il fallait faire et ne pas faire. Mais elle s'en est montrée totalement incapable." juge Hubert Reeves. (L'Express 1 Novembre 1990)
La science omnipotente d'Auguste Comte parvient à ses propres limites. "On a trop misé sur la science pour élucider le monde. Or, elle ne donne que des explications sectorielles. L'ésotérisme, lui, propose souvent des interprétations globales de l'univers qui peuvent satisfaire ceux qui sont en quête d'une autre spiritualité. En outre, la science d'aujourd'hui est complexe, elle ne relève plus de l'expérience sensible, du préhensible pour tout le monde ; alors certains se tournent vers des systèmes de pensée plus simples, vers des pseudo-savoirs, sortes de contre-façons culturelles plus accessibles." analyse  Daniel Boy, sociologue et chercheur au centre d'études de la vie politique française au CNRS. (in Express octobre 1989)
La science elle-même, comble du paradoxe, parvient à la conclusion qu'il existe dans la matière des dimensions non visibles, immatérielles justement, qui interdisent de penser que la vie, la nature et l'homme ne sont que le fruit "du hasard et de la nécessité". Ils participeraient au contraire d'une organisation mentale, d'une "intelligence" dont les scientifiques s'émerveillent un peu plus chaque jour.
Ainsi, la science elle-même pose-t-elle aujourd'hui de nouvelles questions sur les dimensions invisibles de la vie, sur le "surnaturel" d'une nature dont les mécanismes apparaissent chaque jour de plus en plus complexes.

Le sacré refoulé 

On a trop longtemps voulu sevrer l'homme de toute poésie, de toute ivresse, de toute spiritualité ; le vieux fond irrationnel qui s'exprime aujourd'hui est un phénomène de compensation.
La magie, le surnaturel, l'imagination que les penseurs du XIXe siècle avaient cru définitivement évacuer, reviennent comme des boomerangs, dans notre siècle désenchanté. "La raison raisonnante et scientiste est désarmée devant le pouvoir des symboles. L'éducation continue à faire comme s'ils n'existaient pas et laisse de ce fait la population dans la plus complète vulnérabilité.", déclare Thierry Gaudin, directeur du CPE des ministères de l'industrie et de la recherche. L'homme ne vit pas seulement de pain. L'oubli de cette simple vérité a abouti à un désarmement intérieur, à une faiblesse psychique laissant la porte ouverte à tous les dangers qui guettent l'individu : dangers extérieurs, telles toutes sortes de manipulations (sectes et charlatans de tout poil), mais aussi dangers intérieurs (multiples confusions, croyances chimériques, prisons superstitieuses et pratiques perverses) atteignant les individus en manque de repères et pourtant animés de la meilleure volonté. Comme le disait René Guenon, "après avoir vécu une période d'antitradition - il signifiait par là une période scientiste et matérialiste qui excluait toute dimension spirituelle -, nous entrons maintenent dans l'époque de la contre-tradition, c'est à dire l'époque de la confusion, le mélange des genres." "Le retour du sacré charrie avec lui le meilleur et le pire, comme un fleuve boueux et pollué, méprisé depuis de longs siècles. Le sacré est une fonction structurelle qui a besoin de s'épanouir en chaque individu. Il est une fonction incompressible de la conscience humaine", comme l'a montré Mircea Eliade. Ce besoin, cet appel intérieur du sacré, nous le ressentons tous, individuellement et collectivement. Cependant, de même que tous aliments ne sont pas également bons pour assouvir la faim, toutes les pratiques spirituelles, religieuses ou surnaturelles ne sont pas adéquates pour épanouir l'être intérieur. Il est donc indispensable de redonner à chacun des outils pour gérer ses besoins spirituels de façon équilibrée, loin des pratiques sectaires, fanatiques ou destructrices de la personnalité. Comme le disait Abellio, "il n'est pas trop tôt pour retravailler l'ésotérisme."

Par Isabelle Ohmann

Pour l'Antiquité, le développement des sectes est en rapport avec une crise morale et une crise de société.

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